Les Rugiens à Pommard : Un Climat au Cœur des Enjeux pour l’Appellation

13/10/2025

Les Rugiens : Le Phare de Pommard

Difficile de parler de Pommard sans évoquer Les Rugiens. Ce climat – ou plutôt, ces deux climats, Les Rugiens Bas et Les Rugiens Hauts – occupe une place à part dans l’imaginaire bourguignon. Situé au sud du village, en pied de coteau, il totalise environ 13,18 hectares (source : BIVB), soit moins de 10% de la surface totale de Pommard classée en Premier Cru (environ 115 hectares).

  • Les Rugiens Bas : 5,78 ha
  • Les Rugiens Hauts : 7,40 ha

Historiquement, la distinction entre Bas et Hauts recoupe des différences de sols et d’exposition, qui se traduisent dans le verre : les Rugiens Bas, plus proches de la route de Beaune, offrent des vins d’une puissance remarquable, tandis que les Hauts, situés un peu plus en altitude, gagnent parfois en finesse et en nervosité.

L’Histoire Mouvementée d’un Statut

Dès le XIX siècle, le nom des Rugiens figurait parmi les crus considérés comme « têtes de cuvée » sur les célèbres classements élaborés par Dr Lavalle (1855) ou l’ingénieur d’agronomie d’Arfeuille en 1860. Pour mémoire, Lavalle le décrivait comme l’un des plus grands vins de Pommard, à égalité avec Épenots (source : Lavalle, “Histoire et Statistique de la Vigne…”, 1855).

Pourtant, lorsque la hiérarchie des appellations est entérinée dans les années 1930, Pommard ne décroche pas de Grand Cru, à la différence de ses voisins Beaune ou Volnay. Les raisons sont multiples :

  • Le morcellement du vignoble
  • Le contexte économique de l’entre-deux-guerres
  • La montée en puissance du négoce

Aujourd’hui, la quasi-totalité des 28 climats Premiers Crus de Pommard ambitionnent de retrouver leur lustre d’antan, mais c’est bien Les Rugiens qui tire son épingle du jeu.

Le Projet Grand Cru : Espoirs et Réalités

Depuis plus d’une décennie, la Commission de Classement des crus de la Côte de Beaune, épaulée par l’ODG de Pommard, cherche à faire reconnaître Les Rugiens comme Grand Cru. Pourquoi cette démarche ? Derrière ce label, se jouent des facteurs clés pour la notoriété et la valorisation de l’appellation.

  • Valorisation économique : en 2022, le prix moyen départ cave pour un Pommard Premier Cru oscillait entre 45 et 80 €, tandis qu’un Grand Cru voisin comme le Clos de Vougeot dépassait communément 150 à 200 € (source : BIVB et Observatoire des Marchés).
  • Reconnaissance internationale : la clientèle étrangère, notamment américaine et asiatique, assimile le sigle “Grand Cru” à une garantie d’excellence.
  • Image de marque pour Pommard : l’appellation souffre parfois d’un déficit de reconnaissance par rapport à Volnay ou Gevrey-Chambertin ; Les Rugiens en Grand Cru deviendrait son étendard.

Cependant, obtenir le label Grand Cru demeure un parcours semé d’embûches. Les critères à remplir sont draconiens : homogénéité des sols, excellence constante du vin produit, et surtout, une histoire avérée. Côté calendrier, la décision de l’INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité) pourrait encore prendre plusieurs années.

Les Arguments Techniques et Terroir

L’un des aspects majeurs défendus dans le dossier Rugiens concerne la nature du sol et la constance qualitative du vin. Géologiquement, Les Rugiens se situent sur des argilo-calcaires bruns caillouteux, enrichis de fer, ce qui teinte la terre d’une nuance rougeâtre et confère de la puissance aux Pinots Noirs. La pente moyenne est de 10 à 12 %, assurant un bon drainage.

Le millésime 2010, salué par Jasper Morris MW, a vu plusieurs Rugiens Bas surpasser des Premiers Crus réputés de Volnay lors de dégustations à l’aveugle (source : “Inside Burgundy”). Plus encore, la régularité qualitative se confirme lors des verticales organisées par des domaines historiques comme de Montille, Domaine Parent, ou encore François Gaunoux.

  • Phénomène de typicité élevé
  • Structure tannique puissante mais élégante
  • Capacité formidable au vieillissement (souvent 15 à 30 ans, voire davantage pour les grands millésimes)

Un autre argument clé concerne la délimitation exacte du climat. Le passage d'une partie des Rugiens Hauts mérite débat : certains vignerons (notamment le Domaine de Courcel) jugent qu’une partie serait moins homogène, ce qui a poussé à réclamer, au sommet, un classement différencié.

Impact sur l’Appellation et Vie des Vignerons

Le passage des Rugiens en Grand Cru aurait un impact profond sur toute l’économie locale. Premier point concret : la valorisation foncière. Selon les derniers chiffres SAFER, le prix moyen à l’hectare de “Pommard Premier Cru” dépasse les 2,5 millions d’euros (donnée 2022) ; pour un Grand Cru, la barre peut dépasser les 4 à 6 millions.

  • Investissement accru dans la vigne et les installations
  • Renouveau de la jeune génération, attirée par un projet ambitieux
  • Contraintes supplémentaires en termes de cahier des charges

Pour les vignerons, l’enjeu est double : défendre l’identité d’un terroir unique tout en préservant l’accessibilité et la sincérité du vin. Certains redoutent la flambée speculative et la perte d’âme qui pourrait en résulter, à l’image des inquiétudes soulevées à Chablis lors des années de spéculation sur les Grands Crus.

L'Avis des Dégustateurs et de la Presse Spécialisée

Le climat Les Rugiens a conquis nombre de palais experts. Neal Martin (Wine Advocate), Allen Meadows (Burghound) et Bettane & Desseauve s’accordent sur le niveau Grand Cru de certains lots des Rugiens, tout particulièrement lors des grands millésimes (2015, 2019 et 2020).

Quelques notes marquantes :

  • 95 points Burghound pour Pommard Rugiens Bas 2019 (Domaine de Montille)
  • “Un vin de grand terroir, qui ne dépareillerait pas à Chambertin” selon Michael Bettane

Les dégustations à l’aveugle organisées lors des « Grands Jours de Bourgogne » confirment que Les Rugiens se positionne systématiquement parmi les meilleurs Premiers Crus, voire surclasse un bon nombre de Grands Crus moins réputés.

Les Enjeux Sociétaux et Culturels

La promotion des Rugiens questionne aussi la notion de transmission du patrimoine bourguignon. À l’heure où l’UNESCO a classé les Climats de Bourgogne au patrimoine mondial, la reconnaissance d’un nouveau Grand Cru soulèverait le débat sur l’équilibre entre tradition et modernité, entre vie locale et attraction internationale.

  • Préservation de la mosaïque parcellaire
  • Mise en valeur du savoir-faire vigneron plutôt que seule la notoriété du terroir
  • Ouverture à de nouveaux marchés, sans perdre l’authenticité

Certains craignent une « nouvelle course à la hiérarchisation » qui mettrait sous pression les autres Premiers Crus ; d’autres, au contraire, voient dans ce chantier une formidable vitrine pour insuffler un nouvel élan à l’appellation, à l’image de l’effet dopant du Grand Cru Corton-Charlemagne sur la Côte de Beaune.

Et Après ?

Le débat autour des Rugiens n’est pas prêt de s’éteindre : dossiers, dégustations comparatives, débats à l’INAO, la saga continue. Mais il porte en lui une promesse : celle de hisser Pommard à la hauteur de son potentiel, en s’appuyant sur un terroir qui n’a jamais cessé de fasciner amateurs comme professionnels.

Derrière les chiffres et les classements, les Rugiens incarnent avant tout le lien vivant entre la terre, le vin et celles et ceux qui le font vivre. Qu’il obtienne ou non le label Grand Cru, ce climat aura déjà réussi un tour de force : rappeler à tous l’importance de porter haut la diversité et la richesse de la Bourgogne.

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