Pommard autrement : Les secrets des Rugiens et des Épenots à la loupe

18/07/2025

Introduction : Deux visages pour une même légende

Pommard. Un nom qui évoque, chez tous les amoureux de Bourgogne, une terre de vins puissants et profonds, portant fièrement le pinot noir. Mais saviez-vous qu’à Pommard, le raffinement se niche dans les subtilités de ses Premiers Crus, “Les Rugiens” et “Les Épenots” en tête ? Ces deux climats sont craints et admirés, ils fascinent amateurs et professionnels, ils divisent autant qu’ils réunissent. Pourtant, trop souvent, ils sont confondus, voire mélangés dans l’imaginaire collectif. Pour clarifier, comprendre et mieux apprécier ces deux joyaux, partons ensemble sur les chemins de Pommard, terroirs en bandoulière, verre à la main.

Le puzzle géologique : là où tout commence

Les Rugiens : la force du caillou

Situés au sud du village, sur un coteau pentu exposé au sud-est, Les Rugiens (“rugiens-bas” et “rugiens-haut”, mais tous dignes du mythe) tirent leur nom du mot « rouge », évoquant la teinte marquée de leur sol argileux, riche en fer. Ici, la roche affleure parfois, les sols sont maigres et bien drainés, la vigne doit plonger pour se nourrir. Hauteur : entre 250 et 280 mètres d’altitude. Leur pente offre une maturation plus rapide du raisin et une concentration remarquable.

  • Sol : Argilo-calcaire très caillouteux, haute teneur en fer (d’où la couleur rougeâtre typique)
  • Drainage : Excellente capacité de drainage, maturité régulière même lors des années fraîches

Ces caractéristiques géologiques forgent l’identité des Rugiens : intensité, structure, un grain serré qui appelle la garde et le respect.

Les Épenots : la douceur du limon

En direction du nord-est de l’appellation, vers Beaune, le climat des Épenots (désignant plusieurs entités, “Grands Épenots” et “Petits Épenots”, mais partageant une unité de style notable) repose sur des sols différents : ici, les limons se mêlent à l’argile, la pente s’adoucit, l’exposition devient légèrement plus fraîche. Hauteur : entre 245 et 260 mètres.

  • Sol : Argilo-limoneux, plus profond, plus fertile
  • Drainage : Légèrement moins efficace, prodiguant des vins d’un profil différent, plus ample et charmeur dès leur jeunesse

Pour le néophyte, le toucher de terre parle : les Épenots sont moins caillouteux, plus accueillants, et cela se sent dans la délicatesse du vin.

Une histoire d’Hommes et de climats

Pommard n’a jamais eu de Grand Cru officiel… et pourtant, Les Rugiens et Les Épenots sont à la frontière, au sens littéral et symbolique. Évoqués dès le XIXe siècle comme les “Têtes de Cuvée” de la Côte de Beaune, ces deux crus ont façonné le prestige local.

  • Les Rugiens : 11,75 hectares (source : BIVB - Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne)
  • Les Épenots : 27,65 hectares (somme des Petits et Grands Épenots, BIVB)

Les anciens de Pommard disent que les meilleurs fûts du domaine partaient à Paris, signés Les Rugiens ou Les Épenots. Le négociant Louis Jadot, dès les années 1920, défendait ardemment ces deux terroirs comme des crus distincts pour leur unicité de style et de sol.

Un style, deux expressions : la dégustation comparative à la source

Les Rugiens : le tempérament et la garde

  • Robe : Profonde, rubis intense, reflets grenat avec l’âge
  • Nez : Notes de fruits noirs (mûre, cassis), touche de graphite, de poivre, de réglisse, parfois une pointe terrienne fraîche
  • Bouche : Attaque puissante, structure tannique marquée, matière concentrée, tension vive, trame minérale évidente, acidité qui tient la longueur
  • Vieillissement : 10 à 20 ans ou plus pour se livrer pleinement ; les plus belles années (1990, 2005, 2010, 2015, 2019) évoluent vers des arômes de truffe, d’humus, de cuir

Les Épenots : la séduction veloutée

  • Robe : Rubis brillant, reflets carmin
  • Nez : Fruits rouges frais (framboise, cerise), violette, épices douces, marque florale parfois très nette
  • Bouche : Texture souple, fraîcheur délicate, tannins enrobés, moins austère que Les Rugiens en jeunesse, belle ampleur en finale
  • Vieillissement : 7 à 15 ans pour la majorité des millésimes, capacité à charmer plus tôt

À l’aveugle, même pour les dégustateurs chevronnés, la différence saute aux papilles sur le toucher de bouche : Les Rugiens s’allongent dans la tension, Les Épenots étirent la caresse.

Les vignerons emblématiques : ambassadeurs de chaque cru

Si la vigne fait le terroir, l’homme fait le vin. Quelques noms sont intimement liés à la notoriété de ces deux climats :

Climat Vigneron emblématique Particularité de leur cuvée
Les Rugiens Comte Armand, de Courcel, de Montille Vinification très précise, très peu de bois neuf, quête d’authenticité. Les vins sont des modèles de garde (cf. Comte Armand)
Les Épenots La Pousse d’Or, Joseph Drouhin, Jean-Marc Bouley Recherche de finesse, extraction douce, souplesse et notes florales (cf. Joseph Drouhin et ses Épenots)

Domaine de Courcel assemble une approche presque bourrue des Rugiens, tandis que La Pousse d’Or révèle toute la soie des Épenots.

Pour aller plus loin : selon Allen Meadows (“Burghound”), Les Rugiens Haut expriment encore davantage la fermeté, là où Les Épenots livrent leur élégance presque italienne de texture.

Quelques millésimes révélateurs : quand comparer fait sens

Certaines années donnent la mesure de la différence entre ces deux terroirs. Voici trois duels passionnants, à goûter si l’on croise leur route :

  • 2010 : Puissance du millésime alliée à la fraîcheur, Rugiens séveux, Épenots tout en dentelle
  • 2015 : Millésime solaire – Rugiens d’une densité redoutable, Épenots gagnant en suavité sans lourdeur
  • 2019 : Concentration, équilibre, pureté du fruit, illustration parfaite des profils : la tension salivante des Rugiens, la souplesse charmeuse des Épenots

Astuce de dégustation : lors de salons ou de portes ouvertes, n’hésitez jamais à demander l’ouverture de ces deux crus côte à côte. Votre palais intégrera définitivement les nuances.

L’impact du millésime et l’évolution dans le temps

Même si la différence de style est flagrante, chaque millésime joue de son souffle.

  • Années fraîches : Les Rugiens se montrent plus austères, gagnant à être attendus, alors que Les Épenots conservent souplesse et élégance, moins marqués par une trame tannique rigide.
  • Millésimes solaires : Les Rugiens révèlent une complexité racée, sans excès d’alcool, tandis que Les Épenots offrent des touchers de bouche charnus, sans perdre leur équilibre.

Cette adaptation prouve la grandeur des terroirs travaillés avec soin.

À ne pas confondre : Petits et Grands Épenots, Rugiens Bas et Haut

Une des richesses (et des subtilités) de Pommard, c’est la pluralité de ses crus :

  • Les Épenots : Les “Petits” et les “Grands”, voisins mais en léger dénivelé. Les Grands Épenots (au nord-ouest) sont plus argileux et profonds, les Petits plus en pente, sur la commune de Beaune ; dans la bouteille, la distinction joue sur la texture : délicatesse versus volupté.
  • Les Rugiens : Les “Bas” (en pied de coteau, sol plus profond et riche) versus les “Haut” (plus en altitude, plus caillouteux, plus minéral). Beaucoup considèrent les Rugiens Bas au sommet de la hiérarchie, mais quelques Rugiens Haut rivalisent avec panache et vigueur (source : Jasper Morris, “Inside Burgundy”).

Autre point clé : “Épenots” existe aussi sur Volnay (le Premier Cru “Clos des Épeneaux”) ! Mais pas d’erreur à la dégustation : le profil Volnaysien diffère radicalement de celui des Pommard.

Conseils d’accords gourmands & expériences à tenter

  • Les Rugiens : À servir sur un pigeon rôti, des viandes rouges saignantes (bœuf de Charolais, magret), lièvre à la royale ; privilégier carafage si moins de 10 ans.
  • Les Épenots : Tout en subtilité avec une volaille sauce aux morilles, une côte de veau, voire des plats épicés mais raffinés (agneau doux aux herbes, légumes grillés).

Une expérience : ouvrir une Épenots et une Rugiens jeunes (<10 ans), laisser respirer, puis comparer leurs évolutions au fil de la soirée : la personnalité de chaque cru se dessinera franchement.

Pourquoi ce duo concentre toute la magie de Pommard  ?

Derrière la dualité de ces crus, c’est toute la dialectique de la Bourgogne qui s’exprime : puissance contre finesse, minéralité contre suavité, rigidité contre souplesse. Ces deux climats, de surface semblable à certains Grands Crus de la Côte de Nuits, montrent combien la notion de terroir n’est pas un mythe. Les dégustateurs qui font le chemin de “l’apprentissage Pommard” le confirment : Les Rugiens pour la garde et le panache, Les Épenots pour la séduction immédiate et l’accessibilité. Un secret de vignerons résume bien la singularité : “On apprend Pommard par Les Épenots, on le médite par Les Rugiens.”

Sources et pour approfondir

  • BIVB – Office des Vins de Bourgogne (vins-bourgogne.fr)
  • Jasper Morris, MW, “Inside Burgundy”
  • Allen Meadows, “Burghound”
  • La Revue du Vin de France, n° spécial “Pommard à cœur ouvert”, mars 2022

En savoir plus à ce sujet :

Votre guide des vins de Bourgogne, de la vigne au verre