Plonger au cœur des terroirs bourguignons : le renouveau de la cartographie viticole

24/10/2025

Un patrimoine sous haute précision : l’évolution de la cartographie en Bourgogne

Pendant des siècles, comprendre la Bourgogne, c’était écouter un vigneron local, suivre une sente à travers les rangs, ou se plonger dans de vastes cadastres jaunis. La “Carte de Cassini” du 18e siècle, puis les premières cartes de terroirs par Jules Lavalle (1855) ou Dr. Denis Morelot (1831), témoignent de ce regard précis et passionné porté sur le sol — regard qui accompagne la reconnaissance des climats bourguignons par l’UNESCO depuis 2015 (source : UNESCO).

L’arrivée du numérique a bouleversé cette tradition de l’observation patiente. Désormais, les géopositionnements GPS, systèmes d’information géographique (SIG), applications et sites interactifs offrent à la fois un niveau de précision jamais atteint et une accessibilité inédite. Qu’il s’agisse d’étudiants, de néophytes ou de sommeliers confirmés, chacun peut aujourd’hui voyager de climat en climat… sans bottes et depuis son écran.

Les systèmes d’information géographique (SIG) : déchiffrer la Bourgogne couche par couche

Le recours aux SIG (Systèmes d’Information Géographique) constitue l’une des avancées majeures pour mieux explorer la complexité bourguignonne. Ces outils agrègent et superposent des données d’une richesse vertigineuse :

  • Nature des sols et sous-sols (calcaire, argile, marnes, etc.)
  • Pentes, expositions et altitudes
  • Hydrométrie, réseaux de failles, microclimats
  • Limites cadastrales exactes des climats

La plateforme GeoVin (geovin.fr), développée avec le soutien de la BIVB (Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne), offre une cartographie précise des appellations, avec la possibilité de visualiser jusqu’au niveau de la parcelle. Il devient alors possible, d’un simple clic, de distinguer ce qui sépare un “Clos Saint-Jacques” d’un “Les Cazetiers” à Gevrey, ou de comparer la structure du sol d’un Montrachet à celle d’un Chevalier-Montrachet. Une richesse inouïe pour les professionnels, mais aussi pour les amateurs curieux de la genèse d’un vin.

Les SIG servent aussi de base à la recherche scientifique. Ainsi, l’Université de Bourgogne s’appuie sur ces données pour affiner la classification des terroirs ou modéliser l’évolution du climat et de la maturité des raisins, notamment dans le cadre du projet LIFE-ADVICLIM (source).

Cartes interactives et applications mobiles : la Bourgogne au bout des doigts

À la découverte des climats sur smartphone

Grâce à la généralisation des smartphones, la cartographie interactive n’est plus réservée aux chercheurs. Aujourd’hui, de nombreuses applications mettent la Bourgogne à portée de main lors d’une promenade, d’un séjour œnotouristique, ou même d’une simple dégustation :

  • CliMapp – Développée par la Maison des Climats, cette application propose de naviguer sur une carte détaillée du vignoble, localiser les climats, découvrir leur histoire, leurs producteurs, et observer des photos in situ. À chaque parcelle, un récit et une immersion visuelle.
  • Vins de Bourgogne : l’Application Officielle – L’appli mobile du BIVB permet de filtrer par AOC, expliquer les correspondances entre terroirs et styles de vin, et planifier ses visites cave par cave avec géolocalisation.
  • Wine and Map – Cette jeune startup propose des cartographies personnalisables pour préparer des circuits ou explorer les caractéristiques géologiques en superposant couches et données, notamment pour organiser ses dégustations thématiques.

Les nouvelles frontières de la réalité augmentée

La réalité augmentée pousse encore plus loin l’expérience immersive. En scannant simplement un panneau ou une étiquette, certaines applications révèlent devant soi les limites d’un climat, la stratigraphie du sol sous ses pieds, ou la localisation des domaines alentour. Une manière très ludique d’explorer ce qui reste, au premier abord, une abstraction.

Le projet Climats du Vignoble de Bourgogne, appuyé par la Cité des Climats et Vins de Bourgogne, a notamment expérimenté de tels dispositifs lors d’expositions ou de visites guidées. L’outil n’est certes pas encore universel, mais son usage s’étend année après année, permettant de fédérer des publics jeunes ou non-initiés autour d’une cartographie vivante.

L’imagerie satellite et la télédétection : scruter la vigne depuis les étoiles

Depuis une vingtaine d’années, satellites et drones jouent un rôle de plus en plus crucial pour affiner la connaissance du vignoble bourguignon. Ces outils analysent l’état de la végétation, l’humidité des sols, la vigueur des ceps, ou encore la contamination par certaines maladies. En Bourgogne, ces informations nourrissent la cartographie dynamique, aidant à ajuster les pratiques (lutte raisonnée, traitements, sélection des pieds marquant le millésime).

  • La société InfraVitis, par exemple, collecte des données infrarouges pour cartographier précisément les différences de vigueur intra-parcellaires, permettant de cibler les vendanges ou de personnaliser l’élevage, en particulier pour des climats sensibles à la variation du microclimat, comme le Clos Vougeot.
  • Des outils comme Sentinel Hub (programme Copernicus de l’ESA) mettent à la disposition de tous des images satellites sur tout le Linéaire de la Côte.

Selon les chiffres du BIVB, environ 12% des domaines bourguignons recouraient déjà en 2021 à des services de télédétection satellitaire, une marche désormais francisée et vulgarisée, tant pour des aspects agronomiques que pour une visualisation pédagogique destinée au grand public.

Les fonds de cartes historiques : du cadastre napoléonien aux archives virtuelles

Redécouvrir la Bourgogne, c’est aussi fouiller son passé. Grâce à la numérisation poussée, ces dernières années, par les archives départementales, des cartes anciennes — planches du cadastre napoléonien (1827), plans d’abbayes, cartes de Lavalle ou Morelot — sont aujourd’hui consultables en ligne gratuitement. Ces fonds permettent :

  • De remonter la trace des climats disparus ou reconfigurés (exemple : “Clos des Soupirs”, disparu de Vougeot au XIXe siècle).
  • D’observer l’évolution cadastrale des limites, pas à pas, depuis le morcellement post-révolutionnaire jusqu’aux regroupements récents (restructuration parcellaire, création des AOC).
  • De croiser l’histoire humaine et la donnée carto actuelle : pourquoi certaines parcelles révèlent une constance qualitative à travers les siècles ? Les raisons se lisent parfois à la lumière de grandes cartes anciennes (source : Archives de la Côte-d'Or).

Les cartes géologiques et pédologiques : l’essence du terroir enfin lisible

Élément phare de la Bourgogne, la complexité géologique du vignoble a longtemps été difficile à appréhender sans solides notions de géologie. Les cartes traditionnelles manquaient souvent de lisibilité pour le néophyte. Depuis 2010, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) propose une cartographie interactive (via le portail InfoTerre), où chaque zone, chaque climat se révèle sous l’angle du sous-sol.

  • Il y a, par exemple, près de 18 cartes géologiques différentes couvrant strictement la Côte d’Or, chacune mettant en évidence des strates, des failles ou replats qui expliquent, parfois mieux que la tradition orale, la typicité extrême d’un cru.
  • L’analyse fine des Argiles à Chailles de la Côte de Nuits permet aujourd’hui, grâce au BRGM, de prédire la précocité ou la difficulté de maturation de certains Premiers Crus, guidant ainsi la vinification millésime après millésime.

Cet outil, accessible à tous en ligne, apporte aux amateurs une compréhension intuitive de la relation entre la roche mère, le sous-sol, l’eau, et la personnalité d’un vin. Les géologues côtoient désormais les vignerons lors de réunions syndicales, pour croiser lectures de terrain et fiches de cartographie numérique !

Quand la cartographie s’invite en cave : usages pédagogiques et œnotouristiques

Au-delà des techniques, un engouement tout particulier se dessine autour des outils cartographiques en cave ou lors des visites. Nombre de caves et maisons historiques de Bourgogne intègrent désormais :

  • Des écrans tactiles muraux pour naviguer en direct d’un climat à l’autre, explorer les particularités de chaque cuvée présentée
  • Des “tables à terroir” interactives, où le visiteur visualise, en alliant carte et coupe de sol, comment un Meursault “Charmes” se distingue d’un Puligny “Pucelles”
  • Des livrets pédagogiques personnalisés, où chaque dégustation s’accompagne de la carte, imprimée ou digitale, de son vignoble d’origine

Au-delà du goût, la carte devient un outil de transmission. La maison Bouchard Père & Fils propose ainsi, depuis 2022, un parcours “Vignes & Lumières” où chaque visiteur peut tracer, projection XXL, la provenance de chaque bouteille servie au verre, la visualiser du ciel comme au microscope.

Pour le néophyte comme pour l’aficionado, la carte s’impose parmi les nouveaux rites du partage bourguignon : comprendre le vin, c’est visualiser son berceau.

Clés pour explorer la Bourgogne d’aujourd’hui… et de demain

Qu’il s’agisse des outils numériques pointus des laboratoires universitaires, des applications mobiles mettant la magie du vignoble à la portée de tous, ou des initiatives œnotouristiques innovantes, la cartographie viticole bourguignonne n’a jamais été aussi vivante ni aussi accessible. Ce dialogue constant entre savoir dynamique et tradition, entre pixel et cailloux, promet encore bien des découvertes.

La Bourgogne a su ouvrir l’intimité de ses climats grâce à ces instruments nouveaux — qui savent aiguiser l’esprit curieux sans jamais effacer la poésie du lieu. Ces outils sont autant de clés pour entrevoir, derrière chaque étiquette, le paysage vivant, contrasté, unique de la Côte d’Or, de la Côte Chalonnaise ou du Mâconnais.

Une invitation permanente : à lever la tête, à ouvrir un livre, une carte… ou une bouteille, pour goûter ce que le sol, l’histoire et un brin de technologie savent unir dans chaque vin de Bourgogne.

En savoir plus à ce sujet :

Votre guide des vins de Bourgogne, de la vigne au verre