Aventure souterraine : Dans les coulisses de la cartographie moderne des sols en Bourgogne

27/12/2025

Un puzzle vieux de 150 millions d’années

Entre la Côte de Nuits, la Côte de Beaune, le Chablisien ou le Mâconnais, le vignoble bourguignon pourrait ressembler à une galerie d’art abstrait : chaque parcelle a sa robe, sa matière, sa “veine”. Un héritage géologique imposant : on recense plus de 400 types de sols différents sur ce vignoble s’étendant sur environ 30 000 hectares (source : BIVB).

Ces sols – calcaires, marnes, argiles, sables et leurs infinies nuances – se sont formés à la faveur de mouvements tectoniques, de dépôts marins et d’une lente érosion, remontant jusqu’au Jurassique. Chaque vigneron le sait : une veine d’argile ou une nappe de marnes peut faire la différence entre un pinot noir aérien et un chardonnay racé. Mais comment la science parvient-elle à décrypter, archiver, rendre accessible ce kaléidoscope souterrain ?

Pourquoi cartographier les sols aujourd’hui ?

La cartographie des sols est désormais devenue un enjeu à différentes échelles :

  • Reconnaissance patrimoniale : Comprendre ce qui fonde la notion de “climat” en Bourgogne et justifier la protection de certains terroirs (à l’origine de la classification UNESCO des “Climats du vignoble de Bourgogne”).
  • Appui à la viticulture de précision : Adapter les pratiques culturales pour chaque micro-terroir selon son drainage, sa structure, son pH…
  • Préservation environnementale : Maîtriser les risques d’érosion ou de pollution, mieux gérer l’eau et adapter le vignoble au changement climatique.
  • Transmission : Permettre aux nouvelles générations d’exploiter un savoir moins empirique, mieux transmis et cartographié.

Des outils traditionnels aux technologies de pointe

Longtemps, l’étude des sols s’est faite “à la fourche” : en creusant des fosses pédologiques, on observait les différentes couches de terre, on grattait, sentait, goûtait. Cette pratique manuelle, hautement sensorielle et intuitive, subsiste toujours dans la plupart des domaines, mais elle s’enrichit désormais d’instruments qui bouleversent la cartographie.

La pédologie de terrain reste la base

Aujourd’hui encore, un vrai diagnostic commence par des fosses pédologiques, excavées à la main – tous les 100 ou 200 mètres pour bien comprendre l’évolution du sol sur une parcelle. On observe :

  • Epaisseur et organisation des horizons (couches de sol superposées)
  • Aspect du calcaire (fragments, pierres, roche mère)
  • Couleur, compacité, humidité
  • Présence d'argiles, de marnes, de fer ou de manganèse

L’appui des laboratoires et des analyses chimiques

Des échantillons sont prélevés pour analyse : granulométrie, taux de matière organique, pH, cation échangeable, teneurs en éléments majeurs (Ca, Mg, K...). Les vignerons privilégient aujourd’hui une approche fine, souvent à la parcelle. Un chiffre parle de lui-même : selon le BIVB, 3000 fosses pédologiques ont été creusées en Bourgogne depuis 1990 dans le cadre de travaux scientifiques et collectifs.

LA cartographie numérique : l’ère du GPS et des SIG

La grande révolution ? La rencontre des sciences du sol et du numérique, grâce aux Systèmes d’Information Géographique (SIG). Grâce à eux, on passe d’une cartographie 2D à des représentations dynamiques, multidimensionnelles, superposant crû, sous-sols, pentes, expositions et usages humains. Quelques données marquantes :

  • La cartographie IGN 1:5 000 et 1:25 000 fournit une base fine pour le positionnement des parcelles et des climats bourguignons.
  • La Bourgogne est l’une des premières régions viticoles françaises à avoir entièrement référencé en numérique l'ensemble de ses climats et lieux-dits (plus de 1 247 climats sur la seule Côte d’Or, source : BIVB et UNESCO).

Les vignerons exploitent ainsi des plateformes en accès partagé, pour croiser plans du cadastre, typologie des sols, rendements, historique de plantation ou même séquences de données climatiques.

Le scan proximal : électromagnétisme et viticulture de précision

Depuis une dizaine d’années, l’un des outils les plus spectaculaires est l’EMI (Electro-Magnetic Induction) ou scan proximal. Tiré par un tracteur (ou tracté manuellement pour les petites parcelles en pente), ce scanner “lit” la conductivité électrique du sol sur différentes profondeurs (jusqu’à 2 mètres). Ce relevé ultra fin permet d’évaluer :

  • La texture (proportion d’argile, sable, limon)
  • L’humidité résiduelle et la capacité de rétention d’eau
  • La répartition des cailloux et de la roche mère

A l’échelle de lieux-dits aussi petits que le Clos des Perrières à Meursault (seulement 1,19 hectare !), ces données aident à adapter l’irrigation ou à sélectionner les porte-greffes, voire à replanter différemment chaque rangée.

L’imagerie par drone et satellite

L’innovation ne s’arrête pas là. Drones et satellites scrutent la vigne depuis le ciel : ils détectent, selon la lumière infrarouge et la réflexion du feuillage (indice NDVI), les différences de vigueur liées justement… aux variations de sol ! Ainsi, des sociétés telles que Chouette Vision développent des analyses de vigueur foliaire, utiles pour ajuster interventions agronomiques ou correction des carences, le tout à la maille du micro-parcelle.

Quelques grands projets et bases de données incontournables

Plusieurs campagnes massives de cartographie et d’étude ont vu le jour ces vingt dernières années. Quelques références à connaître pour qui veut comprendre ou consulter la “bande dessinée” des sols de Bourgogne :

  • L’Atlas des sols viticoles de Bourgogne : Initié dans les années 80 par les laboratoires de Claude et Lydia Bourguignon, approfondi ensuite via l’INRAE et le BIVB. On y trouve des cartes pédologiques, croquis de fosses et études microbiologiques (source : BIVB, INRAE).
  • Projet SoilVitiMap : Une collaboration entre l’INRAE Dijon, l’Université de Bourgogne et les instituts techniques pour développer des cartes accessibles aux vignerons, mêlant données de sols, pratiques culturales, évolution climatique.
  • GeoVIN : Initiée dès 2000, il s’agit de la première base de données interactive de climats et sols, regroupant plus de 200 couches de données (source : GeoVIN, BIVB).

Pour le grand public, le “Visualiseur cartographique du BIVB” est un outil précieux, gratuit, proposant une immersion jusqu’au niveau du climat, avec superposition des terroirs, des cépages et – partiellement – des types de sols.

Quels usages concrets pour les vignerons et les amateurs ?

La connaissance du sol n’est pas un simple joyau muséographique : elle transforme en profondeur la manière de conduire la vigne.

  1. Sélection massale & plantation : Les jeunes plants sont désormais choisis différemment, et positionnés parfois rang par rang, en fonction du sol le plus adapté. Parmi les crus d’Aloxe-Corton, un vigneron peut ainsi décider de ne planter certains sélections de pinot noir que sur les hauteurs plus caillouteuses du climat “Les Valozières”.
  2. Conduite culturale adaptée : Profondeur du travail du sol, choix de l’engrais, régulation du drainage naturel... tout s’affine selon la cartographie établie.
  3. Lutte contre l’érosion et adaptation au changement climatique : Relevés de précipitations, analyse des pentes et de la porosité du sol permettent d’installer des couverts végétaux, d’optimiser le stockage d’eau et la fixation du carbone dans les micro-terroirs les plus fragiles.
  4. Gestion parcellaire et traçabilité : Certains domaines produisent désormais des cuvées “micro-climats”, nées de l’analyse détaillée du sol ; d’autres adaptent millimétriquement vendange et vinification selon ces nouvelles cartes (source : Domaine de la Vougeraie, reportage Terre de Vins 2022).

Un patrimoine vivant, en perpétuelle redécouverte

L’étude et la cartographie des sols de Bourgogne dépassent de loin la simple curiosité géologique ou l’outil de rendement. Elles incarnent un art de vivre et de transmettre. Si chaque génération croit avoir percé le secret d’un climat, l’apparition régulière de nouveaux outils (scanners, IA, cartographies 3D) promet encore des surprises. Les institutions comme le BIVB, les laboratoires universitaires et de nombreux domaines s’associent aujourd’hui pour enrichir cette base collective et transmettre la mémoire des sols vivants.

Au fond, connaître les sols de Bourgogne, c’est accepter que ce paysage n’est jamais figé. Les cartes se précisent, mais l’histoire, elle, continue de s’écrire sous nos pieds – et dans nos verres. À chaque bouteille, un fragment d’argile, un grain de calcaire, une empreinte, témoignent de cette incroyable alchimie entre l’homme, la plante et la pierre. Que vous soyez vigneron, passionné ou simple épicurien : partons ensemble en expédition, la carte à la main et le verre à la bouche, à la découverte d’un terroir qu’on ne cesse jamais d’explorer.

En savoir plus à ce sujet :

Votre guide des vins de Bourgogne, de la vigne au verre