Exploration des nouveaux terroirs en Bourgogne : La périphérie s’éveille

22/11/2025

Quels contours aux « zones historiques » ?

Commençons par clarifier ce que l’on entend par zones historiques. Les grands crus et premiers crus, réunis dans le triangle d’or que forment la Côte de Nuits, la Côte de Beaune et la Côte Chalonnaise, constituent un socle patrimonial, reconnu mondialement depuis des générations. Selon l’INAO, la Bourgogne compte 84 appellations d’origine contrôlée (AOC), dont 33 grands crus et près de 600 climats classés. Mais derrière ce faste, il existe plus de 30 000 hectares de vignes, et depuis plusieurs décennies, la vigne reprend place sur des terres oubliées voire délaissées après le phylloxera (source : BIVB).

  • Côte-d’Or : Cœur historique, ruisselant de climat à très forte notoriété.
  • Côte Chalonnaise : Moins illustre mais désormais synonyme de belle vitalité.
  • Mâconnais : Connue pour son effet d’entraînement, en particulier sur le chardonnay.
  • Chablis : Le bastion septentrional, traditionnel mais en mutation.

Autour de ces piliers s’étendent aujourd’hui de nouveaux territoires, parfois sans AOC communale voire en dehors des limites fixées il y a un siècle. Ces terroirs précisent que la Bourgogne est plus large et diverse qu’on ne le pense.

La Côte d’Auxerre et les Coteaux de l’Auxois : renaissance des marges

Parmi les périphéries qui gagnent en ampleur, l’Auxerrois connaît une renaissance. Après avoir perdu l’essentiel de son vignoble dans la deuxième moitié du XIXe siècle—on comptait 40 000 hectares de vignes autour d’Auxerre en 1860 contre 1 500 aujourd’hui (source BIVB)—on assiste à une reconquête animée par quelques vignerons passionnés.

Désormais, les crémants de Bourgogne des Coteaux de l’Auxois affichent un potentiel certain. En 2011, l’IGP (Indication Géographique Protégée) Coteaux de l’Auxois a été reconnue, relançant l’activité sur une cinquantaine d’hectares. Pinot noir, chardonnay, mais aussi cépages oubliés comme le pinot gris ou le césar replanté en mosaïque, signent la renaissance. Parmi les adresses emblématiques, le Domaine Borgnat à Escolives-Sainte-Camille étonne par sa gamme et ses essais sur de vieux cépages.

  • Points forts : Potentiel en crémant, blancs frais, rouges fruités.
  • Défis : Reconnaissance, structurer une dynamique collective, revalorisation des cépages anciens.

Mâconnais, Saône-et-Loire et la poussée vers le sud

Dans le Mâconnais, l’extension de l’aire productive suit la demande croissante de chardonnay — le vin blanc qui porte le Mâcon partout dans le monde. L’AOC Viré-Clessé elle-même, reconnue seulement en 1999, symbolise ce dynamisme (source INAO). Plus remarquable encore, l’AOC Bourgogne Côte Chalonnaise (attribuée depuis 1990) a permis à de nouveaux villages et coteaux de retrouver la vigne, là où elle avait quasiment disparu.

  • Sainte-Croix-en-Bresse : Village longtemps sans vignes, aujourd’hui membre de l’AOC Bourgogne Côtes du Couchois.
  • Buxy : Foyer de jeunes domaines installés depuis moins de 20 ans.
  • Saône-et-Loire sud : Les dix dernières années ont vu remonter des linéaires de vignes sur les hauts de Cluny ou de Lugny, à plus de 350 mètres d’altitude — profitant pleinement du réchauffement climatique.

La légitimité de ces terroirs se construit, millésime après millésime, grâce à la fraîcheur de leurs blancs et la sincérité de rouges à l’accent de cerise ou de groseille.

Réapparition de la vigne en Côte-d’Or hors Côte : Val-de-Saône et plateaux

Loin de la renommée des « climats de Bourgogne », des viticulteurs s’installent depuis une douzaine d’années sur le Val-de-Saône. Des essais d’AOC sont en cours sur des communes comme Pagny-la-Ville, où l’on plante chardonnay et pinot noir sur les terrasses alluviales. Cette dynamique s’appuie pour partie sur une cartographie précise des sols, menée dès 2015 par la Chambre d’Agriculture et le BIVB (source : Vitisphere).

  • Points notables : Hauteurs propices au maintien de l’acidité, potentiel en vinification nature.
  • Difficultés : Reconnaissance lente, mais premières mises en marché encourageantes depuis 2020.

Le plateau de Langres ou le Châtillonnais (traditionnellement pour le crémant) tiennent une place technique importante dans cette mutation, en particulier sur l’impact des forêts voisines qui apportent fraîcheur nocturne et modulation des maturités.

Les nouveaux maîtres-mots : adaptation et diversification

La périphérie n’est plus une simple extension, mais un laboratoire. Ici, le vocabulaire du vin prend une résonance nouvelle :

  • Élévation : Plusieurs plantations sur des versants nord ou des coteaux moins ensoleillés, profitant de l’évolution climatique (on compte entre 8 et 15% de nouvelles surfaces situées à plus de 300m d’altitude depuis 2010 selon la Chambre d’Agriculture de Côte-d’Or).
  • Cépages alternatifs : Les plantés d’aligoté, de sauvignon blanc ou de pinot beurot font leur grand retour.
  • Bio et expérimentation : Plus de 20% des nouvelles exploitations périphériques sont en bio ou en conversion (source : Agence Bio – 2023).

Autre signe des temps : de jeunes diplômés installent leurs premiers hectares hors des zones à grands crus, attirés par la moindre pression foncière. Cette installation moins risquée permet d’oser, d’essayer, de réinventer des styles ou de retrouver un vocabulaire de vigneron plus libre.

Quels sont les signaux d’un potentiel à long terme ?

La notion de terroir suppose patience et observation, mais quelques tendances émergent déjà :

  • Le sol : Des argilo-calcaires proches de ceux de la Côte, parfois mêlés à des graviers ou à des parcelles marneuses plus fraîches — une aubaine pour des blancs ciselés ou des rouges sur le fruit.
  • Climatologie : Les secteurs plus frais retiennent désormais l’attention, particulièrement face au dérèglement climatique. Les vendanges sont réalisées, sur certains plateaux, 7 à 10 jours plus tard qu’en Côte de Beaune (donnée IFV, 2022).
  • Savoir-faire : Nombre de nouveaux domaines s’appuient sur l’expérience acquise dans les zones historiques. On note même le retour à plus de 15 hectares de vignes à Fouvent-le-Bas (Haute-Saône), une première depuis le XIXe siècle !

Du côté des marchés, les retours sont prometteurs : ainsi, plusieurs cuvées issues de l’IGP Coteaux de l’Auxois ou du Val de Saône reçoivent désormais des médailles régionales et intègrent les cartes des restaurants en France et à l’étranger.

Des acteurs-clés : ces vignerons qui osent en dehors du cadran

Le succès des nouveaux terroirs doit énormément à des hommes et des femmes qui, parfois loin des projecteurs, défrichent et expérimentent. Quelques exemples marquants :

  • Domaine Borgnat (Yonne) : Mène des vinifications parcellaires et multiplie les essais sur les vieux cépages.
  • Julien Altaber (Saône-et-Loire) : Démarre des micro-vinifications sur des parcelles autrefois abandonnées, avec une réussite remarquée sur le cépage aligoté.
  • Domaine des Rouges-Queues (Sampigny-lès-Maranges) : Teste la biodynamie sur des hauteurs nouvellement plantées.
  • Collectif Vignoble du Chatillonnais : Impulse une dynamique coopérative sur 18 hectares replantés depuis 2017, majoritairement en crémant.

L’intelligence collective, les échanges avec la recherche (notamment l’IFV et l’Université de Bourgogne) et l’audace de ces pionniers alimentent un cycle vertueux, où chaque millésime apporte son lot d’enseignements.

L’ouverture d’un nouvel horizon

La Bourgogne bouge, discrètement mais sûrement. Les terroirs de périphérie, autrefois considérés comme moins nobles ou marginaux, s’affirment peu à peu comme des viviers d’innovation bénéfique à toute la région. Conjuguant climatologie nouvelle, diversité cépage et créativité vigneronne, ils dessinent une Bourgogne qui reste fidèle à ses racines, tout en s’autorisant l’aventure. Pour l’amateur comme pour le professionnel, ces terroirs ouvrent une porte sur l’inattendu : celui des vins sincères, porteurs d’avenir… et de nouvelles émotions à partager.

Sources : BIVB (Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne), INAO, Chambre d’Agriculture Côte-d’Or, IFV, Agence Bio, Vitisphere, domaines cités.

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