Mâconnais : une mosaïque de sols unique, miroir d’une Bourgogne méconnue

13/12/2025

Une introduction géologique : la Bourgogne, des sols en mille-feuille

Quand on évoque la Bourgogne viticole, la première image qui vient à l’esprit, c’est celle de la Côte d’Or, cette bande mythique de 30 km concentrant un kaléidoscope de climats, superposant calcaire et marnes du Jurassique. Mais la Bourgogne, c’est aussi le Chablisien au nord, l’Auxerrois, la Côte Chalonnaise, et enfin le Mâconnais et le Beaujolais : un ensemble formant une étonnante diversité de substrats.

Historiquement et géologiquement, le Mâconnais s’émancipe de la Côte d’Or sur plusieurs points :

  • Son substrat n’est pas uniquement jurassique : il puise dans des couches du Secondaire (Trias, Jurassique, Crétacé) mais aussi du Primaire tout proche, avec des affleurements granitiques.
  • Une géographie plus vallonnée que la Côte d’Or, découpée en collines et monts emblématiques (Roche de Solutré, Vergisson, Mont de Pouilly), dont la silhouette tranche dans le paysage.
  • Des influences méridionales, tant sur le climat que sur la topographie des sols.
(Source : BIVB, Vins de Bourgogne)

Zoom sur les sols du Mâconnais : origines, compositions, nuances

1. Le calcaire du Jurassique supérieur : socle commun… mais pas si banal

Le calcaire, colonne vertébrale de nombreux vignobles bourguignons, se retrouve fortement dans le Mâconnais, mais avec une particularité : il s'agit en majorité de calcaires du Jurassique supérieur (Oxfordien, Kimméridgien, Tithonien), datés d’il y a environ 150 à 160 millions d’années. Par endroits, il se présente sous forme de dalles épaisses, visibles sur les pentes et sommets autour de Solutré et Vergisson.

  • Dans la partie sud et ouest (Vergisson, Milly-Lamartine…), ce calcaire est dur et fissuré, favorisant l’enracinement profond de la vigne.
  • Il donne des vins tendus, droits, plutôt “rocailleux”, marqués par la minéralité.
Contrairement à Chablis (calcaire, mais du Kimméridgien à fossiles marins spécifiques), celui du Mâconnais a longtemps alterné avec des dépôts argilo-calcaires et ferrugineux, créant plus de diversité de texture et de couleur.

2. Les marnes et argiles : alliées de la rondeur

Dans les bas de coteaux, et sur certaines communes (Mâcon-Chaintré, Igé, La Roche-Vineuse…), on retrouve un mélange fascinant d’argiles et de marnes (mélange d’argile et de calcaire finement broyé), riches en oligo-éléments. Cela donne :

  • Des parcelles à l’argile plus rouge, en raison de l’oxydation du fer ; certains pinots noirs du Mâconnais apprécient ce sol, qui combine fraîcheur en profondeur et chaleur en surface.
  • Des zones où l’argile beige ou brune, sur marne, offrent aux chardonnays une texture plus ample, crémeuse, moins acide, absolument typique des Mâcons sudistes.
Anecdote : la grande diversité d’argiles dans la région a même permis l’émergence d’une tradition locale de tuileries et poteries, visible autour de Cluny. (Source : Raymond Dumay, Guide des Vins de Bourgogne, éditions Albin Michel)

3. Le granit et le Trias : la porte d’entrée du Beaujolais

Voici LE point de rupture avec le reste de la Bourgogne : sur l’extrême sud du Mâconnais, dans les villages de Saint-Véran, Saint-Amour, ou Pierreclos, apparaissent des affleurements granitiques et schisteux, héritage du socle hercynien vieux de 350 millions d’années. Ces granites sont rares dans le reste de la Bourgogne (hors Beaujolais).

  • Ils donnent aux chardonnays une trame légèrement épicée, une finale de pierre chaude, insolite en Bourgogne.
  • Les microclimats locaux, associés à ces sols acides, changent la donne sur le profil variétal du raisin : explosion aromatique, texture plus tendue.
À la frontière du Beaujolais, la vigne commence aussi à croiser du gamay, cépage souvent occulté par le chardonnay. (Source : BIVB, Université de Bourgogne, “Géologie et Sols du Mâconnais”)

Tableau comparatif : diversité géologique du Mâconnais face au reste de la Bourgogne

Zone Type de sol principal Âge géologique Influences marquantes sur les vins
Chablisien Kimméridgien, marnes à Exogyra (fossiles) Jurassique supérieur Acidité, minéralité marine, tension
Côte d’Or Calcaire, marnes, argiles fines Jurassique moyen/supérieur Richesse, puissance, finesse aromatique
Côte Chalonnaise Calcaire et argiles plus mêlées Jurassique supérieur Fraîcheur, structure solide, fruit
Mâconnais Calcaire du Jurassique supérieur, marnes, argiles, affleurements granitiques Jurassique, Trias, Primaire (granit) Diversité aromatique, volume, tension méridionale, intensité
Beaujolais Granit, schiste, sables Primaire Fruits rouges, épices, fraîcheur vive

Comment les sols du Mâconnais marquent-ils le goût des vins ?

Certains dégustateurs parlent de “soleil dans le verre”, d’autres de “côté méridional” des vins du Mâconnais. La réalité est plus nuancée : l’influence des sols se combine avec le microclimat pour expliquer cette expression. Voici ce qui ressort le plus souvent à la dégustation :

  • Chardonnays du calcaire dur : bouche droite, citronnée, notes pierreuses, finale saline (exemple : Pouilly-Fuissé, Azé, Vergisson).
  • Chardonnays sur marnes et argiles : arômes de fruits mûrs (pêche, abricot), bouche ample, tendre mais fraîche (exemple : Mâcon-Lugny, Mâcon-Chaintré).
  • Parcelles sur granit : tension vive, parfums floraux plus exubérants, acidité fine et persistante (exemple : Saint-Véran sud).
  • Pinot noir et gamay sur argiles brunes : arômes de fruits rouges intenses, tanins souples, bouche gourmande.
(Source : Interviews de vignerons du Mâconnais, Guide Hachette des Vins)

Le “chapeau mâconnais” ou quand le sous-sol modèle le paysage

Une particularité topographique différencie aussi le Mâconnais : le vignoble s’étale en “chapelet”, alternant collines et combes, plutôt qu’en longues côtes continues comme la Côte d’Or. Cela s’explique par la structure géologique en “anticlinaux” et “synclinaux” : les couches anciennes sont bombées puis érodées, révélant différentes strates à la surface. Ce découpage favorise une extrême fragmentation des terroirs, à l’exemple des 26 villages produisant chacune une déclinaison différente de Mâcon, et des 22 “climats” classés en Pouilly-Fuissé en 2020.

C’est aussi cette articulation entre sols et exposition qui explique pourquoi le Mâconnais est le premier secteur bourguignon à vendanger, profitant de collines abritées, de sols réchauffant plus vite, et d’un climat plus doux influencé par le sud.

Des chiffres pour situer le Mâconnais dans le paysage bourguignon

  • Le vignoble du Mâconnais s’étend sur environ 6 900 hectares, soit le plus vaste secteur de Bourgogne après la Côte d’Or.
  • On y recense plus de 2500 exploitations viticoles, souvent familiales.
  • Le Mâconnais produit environ 49 millions de bouteilles par an (82% de vins blancs, 14% rouges, 4% rosés).
  • Plus de 85 % des sols reposent sur des formations calcaires, mais avec des inclusions d’argiles, marnes, granits, marquant chaque village.
  • 22 climats en Pouilly-Fuissé ont été classés Premier Cru en 2020, suite à un travail de cartographie minutieuse des sols (source : INAO, BIVB).

Ouverture : explorer la diversité en bouteilles

Naviguer entre les sols du Mâconnais, c’est partir à la découverte d’un territoire parfois oublié entre Côte d’Or et Beaujolais, mais d’une richesse incomparable. Goûter un Saint-Véran sur granit, puis un Pouilly-Fuissé sur calcaire du jurassique, puis un Mâcon-Chaintré sur argile, c’est voyager géologiquement, bouteille à la main. Les vignerons du Mâconnais revendiquent aujourd’hui cette diversité, la cartographient et la transmettent, à travers des cuvées de lieux-dits de plus en plus précises. La richesse des sols du Mâconnais n’est pas une anecdote : c’est la promesse de vins singuliers, de découvertes et d’émotions renouvelées.

Pour ceux qui cherchent à percevoir la diversité de la Bourgogne au-delà des Grands Crus de la Côte, un détour par le Mâconnais, ses collines, ses sols et ses vignerons passionnés, s’impose comme une invitation à explorer une Bourgogne plurielle, authentique… et résolument vivante.

  • Bibliographie et sources :

En savoir plus à ce sujet :

Votre guide des vins de Bourgogne, de la vigne au verre